Cinéphile m'était conté ...

Cinéphile m'était conté ...

Europe centrale et orientale


Souvenirs d'un monde disparu (Le cahier volé à Vinkovci)

Pour le philatéliste amateur, en sa lointaine jeunesse, et amoureux de l'Europe Centrale et des Balkans, leur histoire mouvementée et leur géographie, Le cahier volé de Vinkovci est à l'instar de son auteur serbe un voyage chargé d'émotion dans le passé et dans l'espace. Et de se rappeler ces timbres italiens surchargés "Istria" ou les nombreuses émissions de Fiume (aujourd'hui Rijeka, en Croatie). Le narrateur du livre trace donc les contours d'une époque révolue, volant de Trieste à Salonique, en passant par Pula et Belgrade, entre autres. Il ne s'agit pas d'un roman mais d'un ouvrage très personnel qui comme la mémoire sinue et hoquette, s'attardant sur une mère qui a fini sa vie en maison de retraite, atteinte par la maladie d'Alzheimer et une autre femme, à la vie plus aventureuse, fascinante et insaisissable. Les allers et retours vers le passé sont constants dans Le cahier volé à Vinkovci et la toponymie omniprésente comme pour un Modiano qui aurait troqué la France pour cette Europe du XXe siècle où surgissent les ombres des empires défunts, Ottoman et austro-hongrois, sans parler de l'ex-Yougoslavie. Le plaisir du lecteur à ces évocations ondoyantes et assez obsessionnelles, il faut bien le dire, dépend de son acceptation ou non à entreprendre un périple sans passeport ni visa, aux confins d'un monde perdu qui ne survit que dans les souvenirs des plus anciens. Un labyrinthe spatio-temporel qui peut égarer, naturellement.

 

 

L'auteur :

 

Dragan Velikic est né le 3 juillet 1953 à Belgrade. Il a publié une dizaine de romans dont Le mur nord.

 


16/03/2021
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Pris en otage (Une suite d'événements)

Journaliste d'opposition en Russie, Mikhaïl Chevelev a attendu l'âge de 56 ans pour publier son premier roman, Une suite d'événements. Le livre est nourri de son expérience, frappant par sa lucidité et son ironie désabusée quant au destin d'un pays dominé par la figure du "tsar" Poutine, que visiblement l'auteur ne porte pas dans son cœur. Si l'ouvrage est un roman, ce sont d'abord ses caractéristiques documentaires que l'on retient et le regard sans complaisance de Chevelev sur les guerres menées en Tchétchénie et en Ukraine. Si la patte journalistique est évidente dans Une suite d'événements, l'auteur montre aussi qu'il sait mener à bien une fiction réaliste avec une maîtrise certaine d'un suspense qui tourne autour d'une prise d'otages dans une église. Avec l'aide de plusieurs flashbacks, le roman entend démontrer comment un citoyen russe lambda, à la suite de situations tragiques, dues en grande partie à la corruption du système, en arrive à emprunter la voie du terrorisme. Un portrait mis en perspective avec la personnalité et le destin du narrateur, qui ressemble à l'évidence beaucoup à l'écrivain lui-même, exerçant le même métier et tâchant de le faire en toute indépendance, bien que la chose paraisse plus que difficile en Russie. C'est un tableau assez désespéré que dresse Mikhaïl Chevelev et le dénouement sec, radical et choquant du livre renforce encore cette impression.

 

 

L'auteur :

 

Mikhaïl Chevelev est né en 1959 en Russie.

 


23/01/2021
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Rêves magiques (Les secrets)

Qui connaissait l'écrivain estonien Andrus Kivirähk avant la parution en 2013 de L'homme qui savait la langue des serpents ? Coup de foudre immédiat pour ses heureux lecteurs français avec ce roman baroque et fantaisiste, totalement inclassable et incroyablement jubilatoire. Les deux traductions suivantes, parmi une œuvre très abondante, ont confirmé le talent de l'auteur balte même si le ressenti a été moins enthousiaste (difficile de maintenir un niveau aussi élevé). Et voici que débarque Les secrets, paru initialement en 1999, et catalogué à la section jeunesse, avec illustrations à la clé. Qu'importe, les adorateurs de Kivirähk se doivent de lire ce petit conte, charmant et bourré de trouvailles époustouflantes, qui suggère que tout un chacun ne peut vivre sans laisser une place à ses rêves, dussent-ils contaminer, peu ou prou, la réalité. Le romancier s'en donne à cœur-joie avec la famille Jalakas dont chaque membre, enfants et adultes, conserve un jardin secret qui pimente ses jours et le transporte dans un monde magique et ô combien loufoque. Imaginez par exemple un endroit accessible par ascenseur où la lune et le soleil n'en finissent pas de s'asticoter ou encore un placard à balai qui contient un aquarium géant où l'on peut nager au milieu des poissons. Littérature pour enfants, oui, bien sûr, mais pas interdit aux plus de 10 ans, pour ceux qui ont gardé intactes leurs capacités d'émerveillement. Grâce soit rendue aux Éditions Le Tripode qui sont sommées (gentiment) de continuer à nous donner très régulièrement des nouvelles de l'enchanteur de Tallinn.

 

 

L'auteur :

 

Andrus Kivirähk est né le 17 août 1970 à Tallinn. Il a publié une trentaine d'ouvrages dont L'homme qui savait la langue des serpents et Les groseilles de novembre.

 


26/11/2020
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Tragédie de seconde main (Les Oxenberg et les Bernstein)

La traduction en français de America de peste pogrom, de Catalin Mihuleac, s'est faite attendre pendant 6 ans. Cela peut se comprendre, le travail a dû être difficile pour rendre toutes les subtilités de ce roman tragi-comique, qui transcende l'humour juif à des hauteurs invraisemblables, et le nom de Marily Le Nir, traductrice émérite, mérite d'être cité, plutôt cent fois qu'une. Le livre conte deux histoires parallèles, à plus de soixante de distance, entre la ville de Iasi, en Roumanie, et les États-Unis du début du XXIe siècle. Ou comment être juif dans un pays devenu fasciste, d'une part, et dans une économie capitaliste, d'autre part. Les liens, ténus au début du roman, se font de plus étroits à mesure que les intrigues se précisent et que les souvenirs de seconde main, ou vintage, tournent autour d'un des épisodes les plus atroces de la seconde guerre mondiale, le pogrom de Iasi. Celui-ci est conté en cours de récit, avec un mélange de grotesque et réalisme qui en constitue l'acmé. Jamais l'auteur n'abandonne son ton sarcastique, qui pourrait être pris pour du cynisme, s'il n'avait pas cette puissance d'évocation et d'auto-dérision. La construction de Les Oxenberg & les Bernstein demande une véritable attention mais il est absolument impossible de ne pas être remué par le maelström d'événements et de sensations qui envahissent devant le destin cabossé ou effroyable des personnages de ce livre ébouriffant qui traverse les époques les plus inhumaines avec une vitalité et un esprit de raillerie stupéfiants.

 

 

L'auteur :

 

Catalin Mihuleac est né le 17 juin 1960 à Iasi (Roumanie)

 


17/11/2020
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Révolutionnaire et schizophrène (A l'ombre de la Butte-aux-Coqs)

Elles ne sont pas légion les traductions de romanciers baltes en français et peut-être encore moins en letton, par rapport à l'estonien et au lituanien. Ces dernières années, hormis le très bon Metal de Janis Jovevs, aux Editions Gaïa, il n'y a pratiquement rien eu à signaler. A l'ombre de la Butte-aux-Coqs d'Osvalds Zebris tombe donc à pic, d'autant plus qu'il permet de visiter une période assez mal connue de l'histoire de la Russie tsariste (même si l'on a vu Le cuirassé Potemkine), à savoir la révolution de 1905, dont l'échec ressemble à une répétition générale de 1917. En Lettonie, comme ailleurs dans l'empire russe, les troubles furent sanglants et Osvalds Zebris les décrit de l'intérieur avec quelques uns de ses protagonistes, dont le personnage principal du livre. Cependant, si le récit des faits, et notamment de la répression, est passionnant, l'auteur ne facilite pas la lisibilité de sa narration en y incluant un fait divers qui a lieu un an plus tard à Riga, à savoir l'enlèvement de trois enfants. Tout est lié évidemment, eu égard à la personnalité du héros schizophrène du livre, mais Zebris aurait peut-être pu simplifier la construction de son roman de manière à rendre sa progression plus limpide. A l'ombre de la Butte-aux-Coqs mérite cependant qu'on n'abandonne pas la partie et que l'on suive avec attention ses entrelacs car l'effort est gratifiant, tant pour ses qualités littéraires que pour sa leçon d'Histoire.

 

 

L'auteur :

 

Osvalds Zebris est né le 21 février 1975 à Riga. Il a publié 3 romans.

 


01/10/2020
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En transit (Adios Cow-Boy)

Dada, la narratrice d'Adios Cow-boy fait partie de la "génération perdue" de l'ex-Yougoslavie, celle qui a vécu son enfance et son adolescence pendant la guerre et a connu les désillusions après l'indépendance. Le premier roman de la croate Olja Savicevic est assez déprimant, collé aux basques d'une jeune femme en transit, sentimental, familial, nostalgique et géographique, qui enquête sur la mort de son frère bien-aimé, quelques années plus tôt. Malgré un style enlevé et brillant, le livre est très décevant, confus dans ses temporalités et ses points de vue, réaliste, glauque, ironique mais aussi métaphorique avec sans cesse des références (lourdes) à la mythologie du western. Adios cowboy manque de continuité, la quête de Dada se perdant dans tout un tas de considérations qui s'amassent dans le désordre au détriment d'une réelle progression dramatique. Hormis son personnage principal, les protagonistes sont peu développés et le frère disparu reste un mystère et, surtout, ne suscite aucune émotion quant à sa destinée fatale, faute d'en bien comprendre tous les tenants et aboutissants. De temps à autre, la prose d'Olja Savicevic nous touche mais ce n'est que par à-coups, tant le roman semble sans cesse chercher à s'échapper, évanescent, et visant clairement à une certaine ambition poétique et symbolique, qui ne réussit qu'à l'éloigner du lecteur, qui ne peut que saisir partiellement, et avec regret, la vibration intime de ce livre plus nébuleux que poignant, hélas.

 

 

L'auteure :

 

Olja Savicevic est née en 1974 à Split (Croatie). Elle a publié 2 romans.

 


12/09/2020
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L'homme est un animal comme les autres (Macha ou le IVe Reich)

Qu'il fait bon vivre en 3896, sur une planète où les conflits ont disparu, de même que toute technologie polluante et même le travail, puisque les humains ont à leur disposition des animaux, les "stors", qui les déchargent de toutes tâches. Ces bêtes sont par ailleurs la base de l'alimentation des humains qui vivent benoîtement dans une société post-nazie (l'histoire passée est riche de bouleversements mais désormais le monde est pacifié). Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, décrit par Jaroslav Melnik dans Macha ou le IVe siècle, si quelques récalcitrants ne commençaient à ruer dans les brancards en fustigeant cette civilisation qui traite les stors comme des bêtes de somme, certes anthropomorphes, mais dénués de la parole, de conscience et de sentiments "humains." De là à évoquer le cannibalisme intrinsèque et décomplexé du IVe Reich, il n'y a qu'un pas pour ses opposants qui commencent à se faire entendre. Si le roman de Jaroslav Melnik rappelle quelque peu Cadavres exquis, de l'argentine Augustina Bazterica, paru en France l'an dernier, il s'en éloigne quelque peu par son climat moins nauséeux (quoique, parfois ...) et surtout par une vision plus large, plus subtile et plus posée de nos valeurs en tant qu'êtres humains, notamment vis-à-vis de la condition animale, en particulier, et du respect de la vie, en général. Le livre alterne l'histoire d'un journaliste qui prend peu à peu conscience de la monstruosité de la société dans laquelle il vit, alors qu'il tombe amoureux d'une stor à son service, et des extraits de journaux du Reich qui argumentent à l'envi sur le bien-fondé du Régime et de l'inconséquence de ceux qui voient une parcelle d'humanité dans les animaux. Ce conte philosophique est plutôt bien troussé et ménage un bon équilibre entre thriller pur d'anticipation (avec un énorme twist au final) et réflexion de fond, celle-ci fondamentalement antispéciste, sans pour autant marteler ses convictions. Il est utile de préciser, malgré tout, que le livre est parfois assez sordide, voire gore, et ne conviendra pas à des estomacs délicats. Il en faut bien solide pour supporter l'ironie du stor.

 

 

L'auteur :

 

Jaroslav Melnik est né le 6 février 1959 à Smyha (Ukraine). Il a publié une vingtaine de romans dont Espace lointain.

 


28/07/2020
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Un policier en eaux troubles (Au nom de l'enquête)

Au nom de l'enquête est la première traduction en français d'une série policière historique (10 tomes parus) mettant en vedette Zyga Maciejewski, commissaire de son état, dans la ville polonaise de Lublin, la ville où est né l'auteur, Marcin Wronski. Le livre commence en 1938, avec un premier meurtre, qui sera suivi de plusieurs autres, et s'achève alors que les chars soviétiques viennent de "libérer" la Pologne. L'enquête policière est effectivement le fil rouge du roman avec son flic peu orthodoxe mais l'ambition de Wronski est beaucoup plus grande avec sa volonté de montrer une ville polonaise pendant l'occupation allemande avec des personnages qui naviguent en eaux troubles entre collaboration plus ou moins choisie et résistance. Maciejewski est un personnage plein d'ambigüités, tout comme les autres protagonistes d'une histoire aux multiples ramifications qui a la particularité de rester bien peu focalisée sur son intrigue centrale, au point de devenir parfois difficile à suivre, tellement les digressions sont nombreuses avec même l'ajout de courts chapitres se déroulant en 1964 et qui semblent parfaitement superfétatoires. Reste le tableau d'une époque, avec ses horreurs (la chasse aux juifs), ses compromissions et ses bassesses, qui fait tout l'intérêt d'Au nom de l'enquête, plus convaincant sur le plan historique que dans son aspect policier.

 

 

L'auteur :

 

Marcin Wronski est né le 20 mars 1972 à Lublin (Pologne). Il a publié 10 romans policiers.

 


17/07/2020
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Le temps des pestiférés (La fuite extraordinaire de Johannes Ott)

Connaissez-vous la Carniole ? C'est dans cette région historique de la Slovénie que se déroule en grande partie La fuite de Johannes Ott, le deuxième roman de Drago Jancar, paru en 1978 en Yougoslavie, mais non traduit en français avant cette année. Ce roman est censé se situer dans une Europe centrale médiévale, selon la quatrième de couverture des éditions Phébus. C'est exact pour la localisation mais faux pour la période historique puisque, même si aucune date précise n'est donnée par l'auteur, les pérégrinations du héros du livre (d'ailleurs presque toujours nommé Johan Ot) ont lieu après la guerre de Trente ans, qui s'est achevée en 1648 et durant le règne de l'empereur Léopold 1er de Habsbourg, soit donc dans la deuxième partie du XVIIe siècle. Cela dit, il est vrai que l'atmosphère de La fuite extraordinaire ... est assez "moyenâgeuse" avec épidémies de peste et procès en sorcellerie à l'appui. Sans oublier de longues pages sur la vie des galériens. Fourmillant de détails, réaliste, contemplatif, allégorique et flamboyant à la fois, le roman est impossible à lire autrement qu'à petites doses, de par sa densité et sa tendance à digresser avec et autour de son personnage principal. C'est un ouvrage qui dit beaucoup sur l'époque qu'il raconte mais dont la virtuosité littéraire, évidente, tend à étouffer le lecteur, pris au piège de descriptions multiples et surtout d'une noirceur constante. La fin du livre est comme une libération avec une envie presque irrépressible de passer à des lectures moins exigeantes et plus légères.

 

 

L'auteur :

 

Drago Jancar est né le 13 avril 1948 à Maribor (Slovénie). Il a publié 12 romans dont Cette nuit, je l'ai vue et Six mois dnas la vie de Cyil.

 


27/05/2020
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Un nonchalant en temps de paix (Blue Moon)

Plusieurs choses différencient Belleville Éditions de la plupart de ses consœurs : ses couvertures artistiques, ses sous-titres rusés et ses liens connectés à la fin des ouvrages. Sans oublier la provenance originale de ses auteurs : Moldavie, Arménie, Slovaquie, Slovénie, Égypte, Turquie, par exemple. Blue Moon est signé de Damir Karakas, écrivain croate né en 1967, le livre étant paru en 2014 dans son pays natal. Son sous-titre dit presque tout : Rhapsodie rockabilly dans la Croatie des 80's. A forte tendance autobiographique ? Il est permis de le penser. Son héros, à la banane bien lustrée, traîne une sorte de vague de l'âme et d'inconsistance existentielle entre son village, où il se heurte fréquemment à la fruste figure de son paternel, et Zagreb où ce sont les études qui le poursuivent plutôt que l'inverse. Bref, un nonchalant sans véritable but dans la vie qui ne voit pas que son monde va changer incessamment sous peu, à la fin des années 80, ce que son meilleur ami, d'origine serbe, a bien pressenti, et pour cause. Mine de rien, malgré un certain relâchement dans une écriture qui se veut rock 'n' roll, le roman décrit parfaitement la complexe identité croate à travers notamment le personnage du grand-père, ancien Oustachi, qui bien qu'il se suicide dans les premières pages est très présent par la suite. La lecture de Blue Moon est agréable, épousant parfaitement les contours psychologiques de son narrateur dégingandé et velléitaire. On aurait apprécié cependant un peu plus d'ambition dans le style, tout en restant curieux de nouvelles traductions de cet auteur, somme toute attachant.

 

Merci à Belleville Éditions pour l'envoi du livre.

 

 

L'auteur :

 

Damir Karakas est né le 21 novembre 1967 à Lika (Croatie). Il a publié 9 ouvrages.

 


17/04/2020
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